Overblog
Edit post Follow this blog Administration + Create my blog
simone-over-blog Vivre la foi chrétienne au quotidien ici et ailleurs: réflexions , réactions et méditations en chemin.

Éloge du parfum et des femmes ...

Simone
Miniature: amphore d'albâtre datant de la fin du 3ème siècle avant JC, Chypre, musée métropolitain

Miniature: amphore d'albâtre datant de la fin du 3ème siècle avant JC, Chypre, musée métropolitain

Marc 14: 3-9

 

Le 30 mars, 2020, la Virginie

 

(Des fleurs, des fleurs partout, c’est le printemps …. et  la semaine sainte… et le reconfinement en France : on n’en sortira jamais !)

 

 

Temps réel, temps textuel et temps liturgique..

 

 

Dans mon étude consciencieuse de l’évangile de Marc pour laquelle je suis religieusement le fil du récit et l’ordre des chapitres, « la semaine sainte » n’est pas encore arrivée. D’ailleurs, il n’y a pas de semaine sainte à proprement parler dans l’évangile de Marc: la semaine sainte est une séquence temporelle liturgique organisée pour les besoins de la cause qui regroupe différents événements qui ont précédé l’arrestation, l’exécution et la résurrection de Jésus et dont a essayé de reconstituer le fil en tentant de réconcilier les 4 différents récits des évangiles sans avoir de certitude… (des événements oui, de leur déroulement temporel, non)

 

Mais réapparaît, en cette semaine, cet épisode qui est dans les 4 évangiles et qui est tellement étonnant que je vais sauter à pieds joints au-dessus de deux ou trois chapitres pour y arriver tout de suite …, celui de la femme qui déverse un parfum coûteux sur la tête de Jésus…

 

(Ça me démange trop pour ne pas faire passer à la trappe le temps du texte et épouser celui de la liturgie et  je vais aussi me laisser diriger par mes réactions sans lire la floraison d’articles qui concernent l’épisode)

 

En voici donc la version de Marc…

 

Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme entra, pendant qu'il se trouvait à table. Elle tenait un vase d'albâtre, qui renfermait un parfum de nard pur de grand prix; et, ayant rompu le vase, elle répandit le parfum sur la tête de Jésus.

Quelques-uns exprimèrent entre eux leur indignation: A quoi bon perdre ce parfum?

On aurait pu le vendre plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. Et ils s'irritaient contre cette femme.

Mais Jésus dit: Laissez-la. Pourquoi lui faites-vous de la peine? Elle a fait une bonne action à mon égard;

car vous avez toujours les pauvres avec vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez, mais vous ne m'avez pas toujours.

Elle a fait ce qu'elle a pu; elle a d'avance embaumé mon corps pour la sépulture.

 Je vous le dis en vérité, partout où la bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait.

 

 

 

Une femme extravagante, riche et séductrice ?

 

 

Pas de nom et les théories ou supputations...sur qui était cette femme ont fait bon train au cours des siècles...alors un des autres évangiles nous donne un nom mais comme d’habitude Marc ne se mouille pas, il ne nous permet encore moins que les autres évangiles d’essayer de deviner de qui il s’agit, Pourquoi ? On peut imaginer maintes raisons… que les sources auxquelles il avait accès ne la nommait pas…. ou les témoins oculaires auprès desquels il s’était renseigné ne savait pas son nom ou l’avait oublié, ou n’avaient pas voulu le mentionner, ou ne voyaient pas besoin de le faire…

 

 

Bref, on ne sait ni qui elle est, ni quel type de relation elle avait eu avec Jésus….rien, elle ne dit absolument rien, mais ce que l’on sait c’est qu’elle lui déverse du parfum sur la tête et pas n’importe quel parfum...pas un petit échantillon ridicule comme celui qu’on vous donne dans une parfumerie même si vous avez dépensé plus de 50 euros pour un flacon de 15 ml…

 

Pourtant une femme qui vient déverser du parfum cher sur la tête de Jésus...ce n’est pas anodin… ou innocent. Jésus n’était pas un vieillard qui avait passé la force de l’âge, et on ne lui avait pas encore mis l’auréole autour de la tête des images pieuses où il est figé, et si on veut être plus proche du texte biblique, il n’avait pas encore été battu de verges et obligé à porter sa croix, un homme au visage ensanglanté ... et dont on naturellement aurait eu pitié et auquel on aurait voulu essuyer le visage...comme dans l’histoire apocryphe du voile de Sainte (bien entendu) Véronique, bien plus conforme à la vision que l’on a de Jésus...

 

 

Anonyme sans doute elle l’était, mais il est évident que son geste reflète les sentiments qu’elle avait pour lui, admiration, amour sans aucun doute… amour spirituel, saint et chaste ? On ne devrait pas avoir peur de le dire mais elle aurait très bien pu être amoureuse de lui (sans impliquer comme certains qu’elle ait été son amante ce que beaucoup ont un plaisir malin à imaginer) Il n’y aurait rien eu de plus naturel : Jésus était un homme qui attirait les foules, admiré et révéré, un héros populaire pour utiliser notre vocabulaire qui tenait tête aux scribes et aux pharisiens et qui avait été accueilli, quelques épisodes plus tôt par une foule exultante alors qu’il entrait assis sur une bête de somme à Jérusalem qui se préparait pour la fête de la Pâque.

 

Était-ce une tentative de séduction que ce déversement de parfum sur la tête de Jésus ?

 

(Si l’église essaie de faire d’elle une femme spirituelle sainte et chaste, les peintres par contre, ne se sont pas gênés dans leur représentation en faisant d’elle une femme sensuelle et séductrice. En réalité ils ont tablé sur l’image plus porteuse de l’évangile de Luc qui met en scène une pécheresse repentie qui essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux mais qui n’a rien à voir avec la semaine sainte, ni la Marie dans Jean qui n’a rien d’une pécheresse repentie)

 

En tout cas, dans la version de Marc, pas de prostituée larmoyante qui se jette aux pieds de Jésus, humble et soumise et les essuie avec ses longs cheveux, image érotique s’il en est une (figure féminine fantasmée par la gente masculine , de la femme belle, soumise, assise aux pieds de l’homme, totalement dépendante de son bon vouloir, sollicitant son pardon même…).

 

L’épisode ne se prête pas à ce genre de représentation féminine iconique : la femme ne peut-être que debout pour déverser le parfum sur sa tête, plutôt un geste envers une personne dont on reconnaît la royauté, le parfum s’il est une arme de séduction quand il est porté par la femme, est certainement une marque de reconnaissance de la noblesse sur la tête de celui sur lequel il est déversé...Dans ce sens, son geste apparaît comme une prolongation de l’épisode de l’entrée de Jésus à Jérusalem où il a été acclamé comme le fils de David... . C’est sur la tête d’un Jésus roi qu’elle déverse son parfum… c’est sa royauté qu’elle affirme.

 

 

 

Un Jésus féministe ?

 

 

Mais quelle qu’eût été son intention ( on ne le saura jamais), la réaction de Jésus n’en est pas moins étonnante : sa défense face aux critiques des personnes présentes montre une empathie avec les sentiments d’une femme qu’on n’attend pas, et on ne s’attend pas non plus à ce qu’il soit sensible à cette démonstration d’amour d’une femme envers lui. On s’attendrait à que ce Jésus, bien souvent austère , ce maître/rabbin/prédicateur que l’on a vu expliquer comment la richesse et le royaume de Dieu n’allaient pas ensemble, décrie autant que les autres ce gaspillage injustifié d’argent.

 

 

( Ayant vécu à une époque les femmes ne recevaient pas de salaire, entendre des hommes faire des reproches aux femmes pour dépenser trop d’argent pour des choses inutiles… semble tellement naturel qu’on n’a pas besoin de faire de commentaire...)


 

 

Mais pas du tout...la réaction de Jésus est toute autre : elle est sentimentale. Au lieu de condamner cet acte, essentiellement féminin, de débordement émotif, public en plus, il la défend ! De plus pour la sauver de l’embarras dans laquelle elle se trouve, il donne une interprétation prophétique à son geste dont elle n’est pas elle-même consciente… et il transforme la critique de ses adversaires en un motif de louange...Vraiment, une preuve incroyable de sensibilité envers les émotions d’une femme : d’abord de son élan de générosité mais maintenant de la honte qu’elle peut ressentir face à ces reproches indignés. On n’en n’attendait pas à tant...Mais la cerise sur le gâteau c’est ce qui suit…

 

 

Je vous le dis en vérité, partout où la bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait.

 

 

La demande de Jésus que cette femme et son geste ne soient pas oublié, est encore plus étonnante : dans une culture juive où la tradition orale du « souvenez-vous », prévaut, demander à ceux qui l’entourent de rapporter cet incident pour les générations futures a une valeur et une importance difficile à mesurer. C'est le plus grand hommage que l'on puisse rendre à quelqu'un. Surtout que c’est le seul exemple dans cet évangile, où l’on voit Jésus demander expressément que l’on transmette un message aux générations futures.

 

( Sur le site internet juif « my jewish learning »on trouve le commentaire d’un article intitulé : « l’importance du souvenir : où l’auteur affirme que « c’est le souvenir qui nous a permis de survivre des milliers d’années d’histoire. Notre religion et notre peuple sont fondés sur la mémoire collective de la révélation à Sinai. Tout au long des écritures on est sommé de se souvenir… »*)

 

Le corps, c'est précieux

 

 

Elle valide en tout cas une approche éminemment féminine de la vie, avec ce qu’elle suppose d’émotivité débordante, de générosité extravagante et d’expression publique de sentiments que d’autres considéreraient impudiques et malvenus dans le Royaume. Mais aussi, il y a une autre dimension à cette affirmation, c’est le fait que Jésus affirme la valeur du corps duquel traditionnellement encore, la femme est la première et presque exclusivement la seule à prendre soin de la naissance à la mort : ce corps qui sera malmené, craché dessus, méprisé, elle le couvre de noblesse anticipant la violence de son agression.

 

 

Elle donne de l’importance à ce corps que quelque temps plus tard Jésus offrira comme sacrifice en rompant le pain, rappelant que s’il l’a fait par soumission à la volonté du Père, il ne l’a pas fait le cœur léger. Ce geste, parfumer sur son corps d’une odeur suave et fragrante, a certainement été le bienvenu pour Jésus, une consolation anticipée de la souffrance qu’il allait vivre, une bénédiction envoyée par le Père au Fils qui avait accepté son destin … Elle est la seule dans l’entourage de Jésus à faire ce geste prophétique de réconfort qui affirme son amour et son respect pour lui surtout juste avant la trahison de Judas. Pas étonnant qu’il ait voulu qu’on le rappelle !

 

 

* * *

 

 

Je dois avouer que ce récit de la femme au parfum dans Marc est une totale découverte  : comme beaucoup, j’avais gardé dans l’esprit l’image de la femme larmoyante, ex prostituée, repentante aux pieds de Jésus essuyant ses pieds avec ses longs cheveux. Je n’étais pas consciente qu’il y en avait des versions si différentes, au point ou quoique certains estiment qu’elles racontent un même événement, d’autres y voient des récits d’événements séparés. (N’étant pas un exégète, je n’ai pas d’opinion là-dessus)

 

En tout cas la lecture attentive de la scène décrite dans Marc, m’a prise de court, à la fois par le geste de cette femme anonyme, debout, image beaucoup plus digne que celle de la femme repentie et surtout aussi à cause de la réaction de Jésus tellement inattendue dans sa compréhension de sa sensibilité particulière qui détone tant avec celle des autres hommes observateurs de la scène.

 

Ce qu’il y a de particulier ici, c’est que c’est sa féminité qui est valorisée quand aujourd’hui encore c’est souvent en se masculinisant qu’une femme peut prétendre être prise au sérieux...Il est dommage que dans les églises où règnent encore des disciples et des apôtres, semblables à ceux qui l’ont critiqué on préfère la voir en pécheresse repentie qu’en prophète clairvoyante…

 

Pourtant, Jésus avait bien demandé que l’on raconte l’histoire de son témoignage en même temps que celle de sa passion...ce qui a été fait sans doute mais pourtant sans en tirer les conclusions ..féministes nécessaires…

 

Dommage !

 

(Décidément cet évangile de Marc, il continue à me plaire…)

 

 

P.S Citation en anglais complète prise à l’adresse suivante :https://www.myjewishlearning.com/article/the-importance-of-remembering/

PS. Les 4 différents passages qui parlent du parfum versé sur Jésus à lire et comparer. La version de Marc et celle de Mathieu sont très similaires : Marc 14 : 3-11 ; Mathieu 26:6-13. La version de Luc est très différente faisant dire à certains qu’il s’agit d’une autre femme, surtout que ce n’est pas sur la tête de Jésus qu’elle verse le parfum et ce n’est pas pendant la Pâque : Luc 7 : 36-50. Et finalement celui dans l’évangile de Jean : Jean 12:3-8. Ce passage s’apparente plus à celui de Marc et de Mathieu sauf que c’est sur ses pieds qu’est versé le parfum...

 

 

To be informed of the latest articles, subscribe:
Comments