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simone-over-blog Vivre la foi chrétienne au quotidien ici et ailleurs: réflexions , réactions et méditations en chemin.

Le sujet qui fâche: Jésus et le divorce

Simone
Le sujet qui fâche: Jésus et le divorce

Marc 10: 1-12

 

Le 8/10 février 2021

 

Pour être honnête, je dois dire que je traînais plutôt des pieds avant de me mettre à étudier le passage qui ouvre le chapitre 10 et qui a souvent pour titre « Jésus et le divorce » étant donné tous les commentaires, interprétations, opinions qu’il suscite à une époque comme la nôtre où le divorce est devenu monnaie courante non seulement dans la société qui nous entoure mais aussi dans les milieux chrétiens et où la question de quand peut-on ou a-t-on le droit de divorcer comme celle que vont poser les pharisiens à Jésus, est l’objet de débats sans fin ...Bref, étant souvent sollicitée moi-même directement ou indirectement là-dessus, je suis consciente des enjeux qu’il peut y avoir derrière l’exposition de ce texte…Mais il faut bien l’étudier...


 

Le voilà donc :


 

Jésus, étant parti de là, se rendit dans le territoire de la Judée au delà du Jourdain. La foule s'assembla de nouveau près de lui, et selon sa coutume, il se mit encore à l'enseigner.

Les pharisiens l'abordèrent; et, pour l'éprouver, ils lui demandèrent s'il est permis à un homme de répudiée sa femme.

Il leur répondit: Que vous a prescrit Moïse?

Moïse, dirent-ils, a permis d'écrire une lettre de divorce et de répudier.

Et Jésus leur dit: C'est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a donné ce précepte.

Mais au commencement de la création, Dieu fit l'homme et la femme;

c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme,et les deux deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair.

Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.

Lorsqu'ils furent dans la maison, les disciples l'interrogèrent encore là-dessus.

Il leur dit: Celui qui répudie sa femme et qui en épouse une autre, commet un adultère à son égard;

et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère.


 


 

Tout d’abord, le contexte …


 

Dans les passages précédents, on a un Jésus qui persiste et signe quand il parle des exigences demandées à ceux qui veulent être ses disciples après qu’il leur ait annoncé qu’il serait mis à mort. Le suivre , être l’un de ses disciples dans la réalité concrète dans laquelle ils se trouvent, est difficile et risqué et Jésus s’empresse de les prévenir des dangers auxquels ils s’exposent mais aussi du type d’engagement total qui leur est demandé pour être les personnes conformes à l’idéal qu’il leur présente : il met la barre très haut.

 

 

Une question piège


 

La scène décrite s’ouvre par une question des pharisiens et comme il est arrivé souvent auparavant, la question qu’ils lui posent n’est pas gratuite. L’auteur souligne bien le fait que les pharisiens n’étaient pas vraiment intéressés par si ou non, on pouvait répudier sa femme mais que leur intention était de mettre Jésus dans l’embarras , certainement pas une nouveauté de leur part…


 

Les pharisiens l'abordèrent; et, pour l'éprouver, ils lui demandèrent s'il est permis à un homme de répudier sa femme.


 

Le fait que les pharisiens lui posent la question, montre que le sujet faisait débat du temps de Jésus mais pourquoi faisait-il débat ? Dans une des études que j’ai lue, il est suggéré qu’une des raisons possibles pour lesquelles ils lui auraient posé la question serait à cause d’Hérode déjà mentionné dans cet évangile, quand l’auteur rapporte l’histoire de la mort de jean Baptise, exécuté car il dénonçait son mariage avec la femme de son frère qu’elle avait divorcé. Le but de la question donc pourrait être de mettre Jésus en difficulté face au pouvoir politique du moment.


 

(D’une certaine manière, rien n’a changé, les mariages et divorces des grands défraient toujours la chronique... à l’heure qu’il était les partisans très chrétiens de Trump qui avait divorcé plus d’une fois, ont passé l’éponge sur ses aventures amoureuses et ses divorces… d'un autre côté Biden, bon catholique lui n’a pas divorcé, mais sa femme elle qui n’était pas catholique quand elle l’a connu avait divorcé... mais comme le mariage protestant n’est pas reconnu par les catholiques, elle a donc pu être mariée par l’église catholique sans problème…Bref...la casuistique fait des miracles)


 

Mais en dehors de la question politique, le thème de quand on pouvait répudier sa femme était débattu car si pouvoir la répudier était un acquis, celle de savoir pour quelles raisons on pouvait le faire était un sujet de débat… des plus tolérants qui l’autorisait si elle avait brûlé le repas au plus regardants qui ne l’autorisait que si elle était coupable d’impudicité...

 

( Les documents du Qumran, textes préservés miraculeusement d’une secte juive de l’époque de Jésus, aborde la question du divorce et du remariage et semble les condamner mais étant donné que les documents que l’on a trouvé sont tronqués, les scientifiques qui les examinent ne semblent pas d’accord sur la manière dont ils doivent les interpréter...décidément...)


 

En tout cas Jésus, selon sa bonne habitude et parce-qu’il était plus malin que les pharisiens qui voulaient le critiquer, leur renvoie leur question : il savait bien qu’ils n’étaient pas du tout intéressés par le désir de faire ce qui était juste, mais de le prendre en défaut.


 

(Et c’est très souvent le cas quand on discute religion avec des gens qui vous posent des questions sur votre foi, ils ne cherchent pas à savoir, ils veulent seulement vous montrer que ce que vous croyez est ridicule )

 


Une réponse que l'on n'attendait pas

 

 

La réponse de Jésus est a priori étonnante et inattendue, mais comme il l’a fait pour la question sur l’impureté, il engage le débat à un autre niveau, en refusant d’entrer dans la discussion stérile de ce qui est permis ou ce qui n’est pas permis car selon lui, elle est l’expression de « la dureté de leur coeur » ou de leur mauvaise foi.

 

« Mais au commencement de la création, Dieu fit l'homme et la femme;


 

C’est la première fois dans son enseignement que Jésus s’en réfère à la création, et c’est intéressant de noter qu’il cite ce verset biblique plutôt qu’un autre… pas celui où la femme vient de la côte d’Adam, et que Paul plus tard citera pour insister sur le fait que l’homme a été créé le premier…. mais celui qui explique bien que le projet créateur de Dieu c’est l’existence des deux en même temps, côte à côte, au même niveau sans prééminence de l’un sur l’autre. Il énonce une vérité simple sur le genre humain et sur son identité fondamentale de différenciation, qui pourtant ne les divise pas, mais les unit.

 

Ce qui est notable aussi est que cette référence soit localisée avant la chute de l’homme dans le récit biblique et de son expulsion du paradis… C’est l’image du couple avant le péché... avant que le coeur des hommes se soit endurci… avant que Moise ne fasse des concessions pour accommoder un homme pêcheur et récalcitrant, incapable de vivre selon le projet de Dieu ...

 

Mais finalement les conclusions qu’il en tire sont aussi surprenantes que catégoriques.

 

c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme,et les deux deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair.

Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.

 

Jésus s’adresse à des hommes, et on a quand même cette remarque étonnante qui va à l’encontre du modèle patriarcal que l’on trouve dans tellement de sociétés où la femme appartient à la tribu de son mari, une fois qu’elle l’épouse (d’où le fait qu’elle prenne autrefois le nom de famille de son mari), ici il dit à l’homme de quitter son père et sa mère.


 

« les deux deviendront une seule chair »


 

Est-ce une référence directe à l’acte sexuel ? On voit difficilement comme il pourrait en être autrement...mais pourtant pas de référence en même temps à la pro-création ce qui aurait semblé naturel étant donné que le texte cité est suivi dans la Genèse, du « multipliez-vous » … et en ce sens, il donne toute sa valeur à l’acte sexuel enlevant le caractère impur et pécheur auquel il est lié dans l’esprit de beaucoup et qu’un acte de procréation qui lui serait automatiquement associé rendrait plus acceptable ou plus saint !

 

( Que les catholiques et autres conservateurs le veuillent ou non, c’est ce qui se cache derrière l’interdiction de la contraception, qui permettrait de dissocier un acte de l’autre)

 

Et le passage finit par cette condamnation sans ambages de Jésus qui a dû surprendre les disciples ( ah ces chers disciples, on leur doit tellement !) que le texte montre lui demandant des clarifications supplémentaires un peu plus tard


 

                      Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.


 

La formule est simple, claire et percutante, difficile à contester.


 

(la seule manière dont on a essayé de la contester pour justifier un divorce, c’est en jouant sur « ce que Dieu a joint, en disant que tel ou tel couple n’avait pas été joint par Dieu, comme quand les catholiques disent que le mariage protestant n’est pas valide...Bref, ya toujours moyen de s’en sortir)

 

 

Des éclaircissements décevants


 

Si on ne nous dit pas expressément quelle a été la réaction des disciples (on la donne dans un autre évangile) leur inquiétude est montrée du fait qu’après avoir quitté la foule ils continuent à l’interroger sur la question comme il est arrivé souvent auparavant quand Jésus fait des déclarations qui leur semblent difficiles à comprendre.


 

En tout cas, sils s’attendaient à ce que Jésus limite le principe qu’il a établi ou l’atténue, ils auront été déçus car sa réponse ne laisse aucun doute sur l’exigence de ce qu’il a dit : parler du remariage comme un adultère, renforce la condamnation du divorce et le situe clairement cette fois-ci comme une désobéissance flagrante au commandement de la loi mosaïque qui pour le coup le condamne expressément.


 

Lorsqu'ils furent dans la maison, les disciples l'interrogèrent encore là-dessus.

Il leur dit: Celui qui répudie sa femme et qui en épouse une autre, commet un adultère à son égard;

et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère.


 

(Notons aussi que l’on retrouve la même égalité entre l’homme et la femme qui est mentionnée plus haut sous un mode différent . Alors que Jésus s’adresse à des hommes, il enseigne que le même principe s’applique aux femmes qu’aux hommes ce qui semble étonnant mais peut s’expliquer par le fait que la loi romaine autorisait aux femmes à se séparer de leur mari à l’époque ce qu’avait fait Herodias pour épouser Hérode , son beau-frère)


 

La réponse d’une certaine manière semble lier le désir de divorcer à celui de s’accoupler avec un autre… ce qui est montré comme étant tout à fait inacceptable…

 

( il est évident quand on conseille des couples en difficulté que si l’un d’entre eux est tombé amoureux d’un ou d’une autre, c’est très difficile sinon impossible de travailler pour sauver la relation...il n’y a pas de volonté profonde. Il m’a souvent aussi été expliqué quand je vivais en pays musulman que quand les hommes avaient déjà 4 femmes qui était la limite donnée par le Coran et qu’ils voulaient en prendre une cinquième, ils en divorçaient une pour rester dans les règles...le légalisme n’est pas propre au christianisme, ni au judaïsme...l’hypocrisie religieuse et la capacité humaine à faire semblant de respecter les règles pour se donner bonne conscience n’a pas de limite...)

 

Avant même de discuter quelles sont les applications que l’on peut donner à ce texte et quelles règles ont peut en déduire ( ce que je ne ferai pas) si on lit ce passage dans le contexte de l’évangile de Marc, il n’est pas surprenant. Jésus y est présenté comme quelqu’un qui dénonce les hypocrites religieux avec force mais qui aussi met la barre très haut pour ceux qui veulent le suivre et dans ce sens, son enseignement sur le divorce n’est pas une anomalie, il est cohérent avec le reste.


 

« Être chrétien »ne voulait rien dire à l’époque, c’est être un bon juif qui était la préoccupation des disciples, et à cette préoccupation Jésus ne répond pas et offre une exigence plus élevée, il montre un idéal qui va au-delà des règles humaines et religieuses convenues. Mais bien entendu, il faut rappeler qu’il n’obligeait personne à le suivre… au contraire, il a quelquefois découragé ceux qui voulaient s’y aventurer. Ce qui fausse la question est qu’ « être chrétien » est devenu une identité culturelle et religieuse un peu floue qui est réclamée par des millions d’êtres humains auxquels sont attachés souvent des privilèges et des droits « au salut ».


 

 

Mais voilà on fait quoi maintenant ?


 

Comme Jésus, n’a pas discuté de cas précis, Paul lui qui est venu après dans les groupes naissants de l’église primitive, a envisagé certaines réponses, sollicité certainement par des cas concrets qui lui étaient présentés mais on ne trouvera jamais le cas particulier (généralement qui est le nôtre et que l’on croit unique) sur lequel on aurait voulu que Jésus se prononce et pour lequel on veut une réponse tranchée.


 

* * *


 

Ce qui continue à me plaire dans ce texte de l’évangile de Marc, c’est sa sobriété : il n’en rajoute pas, le rédacteur ne fait pas de commentaires superflus ni ne donne de conseils particuliers. Il laisse les propos de Jésus tels quels sans interférence (et on devrait faire de même...) Jésus, lui nous renvoie à nos questions, nous obligeant à donner nos réponses révélant ainsi nos vraies motivations : pose-t-on cette question parce qu’on veut justifier ce que l’on a envie ou décidé de faire, ou pose-t-on la question pour avoir des arguments pour condamner un tel ou une telle ou encore, est-ce plutôt parce-qu’on est en souffrance et qu’on a vraiment à coeur de savoir comment on doit agir?


 

(Cependant, les questions qui commencent par « a-t-on le droit de » sont bien souvent suspectes car suivre Jésus a plus à voir à renoncer à ses droits qu’à les exiger, si l’on en croit ses enseignements, et vouloir répondre à une personne qui nous la pose est souvent un piège dans lequel on ferait bien de ne pas se laisser prendre…)


 

Les Pharisiens ont posé la question pour l’éprouver… et nous pourquoi pose-t-on la question du droit au divorce ? Quel est l’enjeu ?


 


 

P.S : Honnêteté oblige : comme je n’ai pas répudié mon mari (pas encore en tout cas…après 50 ans) ce texte ne me remet pas en cause ce qui me permet de l’aborder sans trop d’états d’âme… par contre, quand Jésus dit un peu plus loin dans ce même chapitre de vendre tout ce que l’on a pour donner l’argent aux pauvres, c’est une autre histoire : j’ai besoin de savoir si « tout » veut dire vraiment tout… ma machine à café, mon lave-vaisselle, mon fer à repasser (celui-là je pourrai le donner sans problème car je déteste repasser) mais aussi ma maison … Alors on sait que St François d’Assise, lui il a donné jusqu’à ses propres vêtements...mais bon…là, je ne suis pas du tout à la hauteur…


 

Quelques uns des articles consultés :

VAAGE, LEIF E. “An Other Home: Discipleship in Mark as Domestic Asceticism.” The Catholic Biblical Quarterly, vol. 71, no. 4, 2009, pp. 741–761. JSTOR, www.jstor.org/stable/43726614.

 

AHEARNE-KROLL, STEPHEN P. “Audience Inclusion and Exclusion as Rhetorical Technique in the Gospel of Mark.” Journal of Biblical Literature, vol. 129, no. 4, 2010, pp. 717–735. JSTOR, www.jstor.org/stable/25765963.

Holmén, Tom. “DIVORCE IN ‘CD’ 4:20-5:2 AND ‘11QT’ 57:17-18 SOME REMARKS ON THE PERTINENCE OF THE QUESTION.” Revue De Qumrân, vol. 18, no. 3 (71), 1998, pp. 397–408. JSTOR, www.jstor.org/stable/24609126.

Peskowitz, Miriam. “‘Family/Ies’ in Antiquity: Evidence from Tannaitic Literature and Roman Galilean Architecture.” The Jewish Family in Antiquity, edited by Shaye J.D. Cohen, Brown Judaic Studies, Providence, RI, 2020, pp. 9–36. JSTOR, www.jstor.org/stable/j.ctvzgb9cp.5.

Long, Timothy M S. “MARK 10:1-12 AND MARRIAGE, DIVORCE AND REMARRIAGE IN SOUTH AFRICA TODAY.” Neotestamentica, vol. 36, no. 1/2, 2002, pp. 1–19. JSTOR, www.jstor.org/stable/43049106. .

MARRIAGE AND THE ESSENES.” Behind the Essenes: History and Ideology in the Dead Sea Scrolls, by Philip R. Davies, Brown Judaic Studies, Atlanta, Georgia, 2020, pp. 73–86. JSTOR, www.jstor.org/stable/j.ctvzpv5fb.9.

The Polygamy Rules of CD IV:20–V:2 and 11Q19 LVII: 15-19 and Their Sources: Implications for Divorce and Remarriage.” Women in the Bible, Qumran and Early Rabbinic Literature: Their Status and Roles, by Paul Heger, Brill, LEIDEN; BOSTON, 2014, pp. 220–248. JSTOR, www.jstor.org/stable/10.1163/j.ctt1w76vnm.10.

Rubio, Julie Hanlon. “Three-in-One Flesh: A Christian Reappraisal of Divorce in Light of Recent Studies.” Journal of the Society of Christian Ethics, vol. 23, no. 1, 2003, pp. 47–70. JSTOR, www.jstor.org/stable/23561528.

 

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